Je n’aime pas les triangles amoureux

Dans les romans fantastiques comme dans la romance contemporaine, le triangle amoureux est devenu presque incontournable. Deux prétendants, une héroïne au cœur indécis, une rivalité qui alimente la tension amoureuse. La mécanique est bien rodée.

Des sagas comme Twilight,de Stephenie Meyer, ont popularisé ce trope au point d’en faire un passage obligé du young adult. Mais les romans d’imaginaire sont loin d’être les seuls à l’utiliser. Des romances contemporaines, comme Rêve de glace, de Jennifer Iacopelli, se basent dessus. On en fait donc même des films ou des séries !

Pourtant, à chaque fois que je vois apparaître un triangle amoureux, je sais que je vais grincer des dents. Trop souvent, la tension semble artificielle, les personnages réduits à des rôles opposés : le greenflag contre le redflag, le tendre contre l’intense. L’héroïne ressemble à une girouette, qu’on a parfois du mal à suivre, même si elle est souvent jeune, ce qui paraît expliquer ses hésitations. Plutôt qu’un approfondissement émotionnel, j’y perçois parfois un raccourci narratif. En plus, l’héroïne finit rarement avec celui que je préfère…

Alors pourquoi ce trope littéraire fascine-t-il autant ?

 

Le triangle amoureux est devenu un pilier de la romance, du young adult et du roman fantastique. Il promet tension amoureuse, dilemme émotionnel et suspense sentimental. Deux prétendants, deux visions du monde, deux futurs possibles : la mécanique est simple, efficace, presque irrésistible.

Dans Twilight, l’opposition Edward/Jacob a structuré toute la réception de la saga. Le débat est devenu culturel : “Team Edward” ou “Team Jacob”. Le triangle amoureux dépasse le texte pour envahir l’espace des lecteurs. Il crée de l’engagement, de l’identification, de la projection. Bien avant cette saga, on retrouve le classique Angel/Spike, sauf que l’héroïne, Buffy, ne choisit pas vraiment l’un ou l’autre, puisque ces personnages ne l’intéressent pas au même moment. Un point qui me plaisait beaucoup plus !

Narrativement, le procédé est redoutable. Il introduit un conflit sans avoir besoin d’antagoniste extérieur. L’amour devient champ de bataille. Chaque scène peut être chargée d’ambiguïté. Chaque regard peut être interprété. Raison pour laquelle il est si utilisé : il fabrique de la tension presque automatiquement.

Même si je comprends que cette tension tienne en haleine et puisse plaire, pour moi, c’est un schéma narratif souvent simpliste, qui révèle parfois un manque de profondeur de l’œuvre en question. 

 

Pourquoi je n’aime pas les triangles amoureux

En effet, un des aspects qui me dérange, ce n’est pas l’existence du dilemme. C’est sa facilité. 

Dans beaucoup de romans contemporains ou fantastiques, le triangle amoureux repose sur une opposition archétypale : le rassurant contre le dangereux, la stabilité contre la passion, la lumière contre l’ombre. Les deux prétendants ne sont pas toujours des personnages complets ; ils incarnent des options.

L’héroïne, elle, devient le point central du conflit, mais pas nécessairement son moteur. Elle hésite. Elle oscille. Elle choisit (et encore, parfois, le choix est par défaut). Pourtant, son évolution personnelle passe parfois au second plan derrière la question : “Qui va-t-elle choisir ?”

D’un point de vue féministe, cela interroge. Pourquoi la valeur d’un personnage féminin serait-elle mesurée à l’intensité de la compétition qu’elle suscite ? Pourquoi le désir féminin doit-il être validé par deux regards masculins en concurrence ? Quelle image de la femme transmet-on à travers ce trope ? Certes, elle est décisionnaire, donc paraît en position de force, mais ses nombreuses hésitations la rendent parfois exaspérante et la font passer pour une mauvaise personne, voire une idiote. 

Le triangle amoureux donne l’illusion d’une grande complexité émotionnelle, mais l’hésitation n’est pas toujours synonyme de profondeur. Parfois, elle masque un manque de développement psychologique. Au lieu de construire une relation nuancée, on installe une rivalité.

Pour moi, l’amour n’est pas une compétition, même si ça peut être issu d’une rivalité. L’amour peut apporter un autre point de vue, soutenir, révéler, faire en sorte que les protagonistes s’autorisent à évoluer. C’est le cas dans mes romans, et une autre raison pour laquelle les triangles amoureux ont tendance à m’énerver.

 

Pourquoi les lecteurs adorent malgré tout

Si le triangle amoureux persiste, ce n’est pas par hasard. Il répond à un fantasme puissant : celui du choix.

Être désirée par deux personnes, hésiter entre deux intensités, représenter un enjeu affectif majeur… c’est une projection séduisante. Le lecteur peut s’identifier à l’héroïne et expérimenter, par procuration, cette impression d’être le centre du monde de deux personnes, en général sexy et intéressantes, ce qui ne gâche rien…

Le trope permet aussi de prolonger la tension. Tant que le choix n’est pas fait, le récit reste en suspension. Cette indécision maintient l’attention, crée des débats, alimente les discussions. Les lecteurs prennent parti, argumentent, défendent leur favori. L’expérience devient collective.

Dans certains cas, le triangle amoureux peut réellement servir le propos. S’il reflète une fracture intérieure : choisir entre sécurité et liberté, entre loyauté et désir, alors il devient métaphore. Il ne s’agit plus de deux hommes, mais de deux trajectoires de vie.

Pour moi, c’est là que le trope fonctionne : quand le choix amoureux incarne un choix existentiel.

Sauf qu’il reste un problème, crucial à mon sens. Dans un triangle amoureux, il y a toujours un malheureux à la fin. Mon âme de bisounours a du mal avec cette réalité. J’aime la romance parce que, d’après moi, elle apporte une forme de bonheur, alors quand le chagrin touche l’un des principaux protagonistes, mon empathie ne m’aide pas à aimer ce trope.

 

Quand le triangle amoureux fonctionne vraiment

Je ne pense pas que le triangle amoureux soit intrinsèquement mauvais. Il représente une réalité pour beaucoup de gens, il n’est pas rare d’avoir des sentiments pour plusieurs personnes. D’autant plus à notre époque, où les relations libres sont de plus en plus admises. Sauf que peu de romans avec ce trope considèrent ces relations comme leur norme. Le modèle plus « classique » d’exclusivité dans un couple est mis en avant, ce qui est logique puisque les tensions n’auraient pas de sens sinon. 

Pour moi, ce trope fonctionne lorsqu’aucun des prétendants n’est réduit à un rôle. Lorsqu’ils existent indépendamment de l’héroïne. Lorsqu’ils ont leurs propres désirs, leurs contradictions, leurs limites.

Il fonctionne lorsque l’héroïne ne se définit pas uniquement par celui qu’elle choisit. Lorsqu’elle pourrait, théoriquement, ne choisir personne. Lorsqu’elle reste un être humain, pas une récompense.

Un triangle amoureux fort ne repose pas sur la jalousie ou la compétition, mais sur la tension intérieure. Il interroge : que révèle ce choix de moi ? Qui suis-je lorsque j’aime ?

Dans un roman fantastique, il peut même symboliser deux systèmes de valeurs, deux visions du monde, deux manières d’exister. À condition que le récit ne transforme pas l’héroïne en trophée narratif.

Autant de points assez rares dans les romans que j’ai pu lire ou les séries ou films que j’ai pu voir. Le schéma simpliste est trop souvent utilisé, ce qui m’empêche d’apprécier ce trope, qui a pourtant du potentiel. 

 

Au fond, si je n’aime pas les triangles amoureux, ce n’est pas parce que je refuse la complexité des sentiments. C’est parce que, dans ma manière d’écrire l’amour, je ne cherche pas la compétition, mais la construction. Je n’ai pas envie que mes héroïnes soient des trophées ou des enjeux narratifs. De toute manière, elles sont beaucoup trop badass pour ça, même quand elles l’ignorent.

Dans mes romans, l’amour est un révélateur. Il soutient, il questionne, il bouscule parfois, mais il ne réduit pas. Il ne met pas deux hommes en rivalité pour créer artificiellement de la tension romantique, elle existe déjà entre les deux protagonistes, souvent de manière électrique. Il accompagne une évolution personnelle.

Et il ne finit mal pour personne.

Peut-être que c’est aussi pour ça que je n’aime pas le trope du triangle amoureux. Je préfère écrire des histoires où l’amour n’est pas un dilemme spectaculaire, mais une évidence construite. Ce qui signifie que je préfère en lire aussi.

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